CHRONIQUES DE L’OCCUPATION, par LES TEREN

De 2014 à 2016, l’écrivain Les Teren (c’est un pseudonyme) a publié une série de vignettes poétiques pleines d’humour qui dépeignent les « événements courants » dans la Crimée occupée. Voici deux de ses textes:

CHRONIQUES DE L’OCCUPATION DE LA CRIMÉEp

Attention aux loups ! (août 2015)

« Le période de transition de l’intégration de la Crimée à la Russie est achevée. » Tel est le bilan dressé par le premier ministre russe Medvedev à Simferopol. Cela paraît à première vue un simple constat de faits évidents : toutes les structures de gouvernement sont constituées, le régime répressif russe est établi, tout ce qui peut se rattacher à l’Ukraine est détruit. Mais l’invité de Moscou n’a pas seulement sous-entendu cela.

Tout de suite après son discours, des commentaires d’autorités russes de différents niveaux sont apparus. Écrits comme s’ils étaient calqués l’un sur l’autre, ils dévoilent le vrai sens du message de Medvedev. « On ne peut pas toujours vivre dans l’euphorie », avertit Ivanov, le chef de l’administration poutinienne. « L’euphorie est passée peu à peu. La routine des journées quotidiennes commence », répète comme un perroquet le « maire » de Sébastopol Tchaly. Cela signifie, en clair : habitants de la Crimée, soyez prêt à réaliser que la Russie ne va pas toujours vous chouchouter. Vous avez déjà assez fait la fête, maintenant c’est fini. Le temps de la vie quotidienne commence. Si vous voulez vivre comme en Russie, habituez-vous à ne plus vivre comme une « perle d’Ukraine » privilégiée. Pas non plus comme à Moscou, puisque vous n’êtes pas les égaux des Moscovites ; mais plutôt comme dans la Russie profonde, rustique et éloignée du confort moderne. Il devient de plus en plus évident que la Russie a remporté un morceau de choix, mais qu’elle s’est étouffée avec lui. Maintenant, elle n’est ni capable d’en faire une « vitrine de la réussite russe », comme la Crimée l’avait espéré, ni même d’y entretenir le niveau de vie d’« avant-guerre ».Ainsi, on commence accoutumer discrètement les nouveaux vassaux à la perspective de la « routine ». Comment vivra-t-on dans une Crimée qui vient d’adopter une loi sur la stricte prohibition de l’errance et de la mendicité ? Quand le « miracle économique » russe sera arrivé au point de rupture, on ne pourra même pas tendre la main : cela sera interdit. La Crimée entre dans la saison des vacances d’été avec ces nouvelles perspectives. Les nouvelles du front balnéaire sont contradictoires. D’un côté, le 19 juin, à l’aéroport de Simferopol, le millionième touriste a été solennellement accueilli (une habitante de Saint-Pétersbourg, très surprise par des fanfares inattendues) ; de l’autre côté, les perspectives ne sont pas bonnes du tout,  car Moscou en est à payer ses citoyens pour qu’ils aillent en Crimée : un projet de loi a été publié selon lequel les touristes russes qui ont acheté des billets pour les stations touristiques de Crimée verront le prix de leur billet confortablement remboursé. Certaines de ces stations sont vraiment dignes d’être remboursées. Par exemple, le « sable d’or » de Feodosia, où les « éperviers de Poutine »des bases aériennes voisines aiment s’amuser en effectuant des vols à des altitudes super basses au-dessus des plages bondées. Si une « doucherafraichissante » de tempête de sable sous les hurlements des moteurs peut être considérée comme un « repos », alors les russes ont une conception bizarre des vacances. Une autre rencontre officielle est planifiée en Crimée. Un député russe a envoyé des lettres aux membres de la famille impériale russe les invitant à revenir en Russie. Le logement des futurs nouveaux arrivés a été déjà trouvé : des palais impériaux qui existent encore à Saint-Pétersbourg et en Crimée. On peut imaginer les sentiments de sa majesté impériale sortant en baillant sur le porche de sa résidence de Livadia[1]pour tomber pile sur la bobine moustachue de Staline, dont le monument a été construit il n’y pas très longtemps… Pourtant, je surestime probablement la délicatesse des descendants des tsars. Des représentants de leur dynastie, considérés comme des pitres et des imposteurs par d’autres représentants de la même famille, étaient déjà venus en Crimée sous le gouvernement ukrainien et ont décoré de l’« ordre impérial » certaines personnalités locales. Ces derniers se sont presque agenouillés de gratitude, comme de vulgaires laquais. Qu’elles viennent, ces majestés impériales, et qu’elles logent à côté de Staline. Ce serait une illustration idéale de ce cocktail schizophrénique d’une « idée nationale russe », où coexistent l’étoile et la croix, Lénine et Nicolas II, les néonazis avec leurs croix gammées et les motards sur leurs motos américaines. En parlant de motards, la bande de motards russes Les loups de la nuit (chouchous de Poutine et participants actifs à l’invasion de la Crimée au printemps dernier) continue sa lutte héroïque pour obtenir un terrain luxueux dans les montagnes, à côté de Sébastopol. C’est le territoire d’une usine d’exploitation minière qu’ils ont occupé pour en faire leur propre base. Ils veulent y créer un « centre d’éducation patriotique ». Donner purement et simplement une usine à un groupe de voyous n’est pas autorisé, même selon la loi russe. Du coup, le gouvernement local ne se précipite pas pour satisfaire leur demande. Une telle intransigeance a mis en colère les Loups : leur chef, le « Chirurgien », a appelé Tchaly, le maire de Sébastopol, pour « le provoquer en duel ». Ce dernier l’a ignoré et a par conséquent acquis une réputation de poltron. Le conflit se poursuit toujours. 

Ce qui est intéressant est que, non loin de cet endroit, dans la région de Sébastopol, de vrais loups sont apparus. Hormis des attaques de bétail, la première attaque du prédateur sur une femme a été enregistrée. Les vrais loups de Crimée ont disparu il y a presque 100 ans. Ceux-ci sont donc des loups égarés, venus sur la péninsule depuis le continent et qui se sont reproduits dans les forêts de Crimée. Les perspectives de s’en débarrasser ne sont pas si mauvaises, meilleures en tout cas que pour d’autres importuns venus de l’extérieur de la Crimée. Contrairement aux Loups glamours et motorisés, il est possible de tuer légalement ces bêtes. Les forestiers de Crimée le font avec un succès variable.

° ° °

Harlem et les papakhas[2](septembre 2015)

Le Grand Cercle des Cosaques a eu lieu sur la place centrale de Simferopol. Les combattants, qui portaient les grands signes caractéristiques des cosaques notamment les papakhas, tcherkeskas[3], gazyrs[4], bechmets[5], nagaikas[6], boulavas[7], khorugvas[8], « barbes » des cosaques, se sont alignés en face d’Aksionov. La milice populaire de Crimée ainsi que des personnes originaires de Don et Kouban défilaient tout en prêtant solennellement serments et faisantrégulièrement des signes de croix. Au même endroit, on pouvait également observer toute sorte de feld-maréchaux dont les décorations auraient même pu rendre jaloux Brejnev lui-même, tellement elles pouvaient être nombreuses.  

Ce théâtre aurait pu devenir un véritable spectacle de clowns si seulement la plupart de ces « clowns » n’étaient pas venus de l’arène sanglante du Donbass avec les mains trempées du sang ukrainien. A la fin de ce sabbat, Aksionov[9]annonça solennellement la création de la « Société des cosaques du district de Crimée » avec une sorte d’unter-ober[10]généralissime sibérien à sa tête, Mironov. Il a annoncé immédiatement que tous les « généraux » et « colonels » des troupes cosaques qui ne lui seront pas subordonnés, seraient considérés comme « traîtres » et seraient remis au Service fédéral de sécurité.

Les « traîtres » observaientl’évolution des évènements derrière la police qui encerclaient la place centrale. C’étaient les membres de la « Société des cosaques du district de Crimée » qui n’étaient pas invités pour participer au « Grand Cercle des Cosaques ». Leur chef Tcherkachine[11]était connu (contrairement au nouveau « commandant en chef ») bien avant l’annexion de Crimée pour sa participation à plusieurs combats anti-ukrainiens. Cette fois-ci il n’a pas pu atteindre le « bâton de maréchal » et l’auge financière. Profondément vexé, l’ataman a publié une lettre ouverte dans le journal de Simferopol relevant tous ses mérites au cours des 23 années de « l’occupation ukrainienne ». Il s’agissait notamment de la lutte avec ses partisans contre les nationalistes, des menaces contre les représentants de Medjilis[12], des tentatives de faire échouer l’entrainement des troupes de l’OTAN sur les côtes de Crimée et de la lutte pour empêcher l’arrivée du « fascisme orange » sur la péninsule en 2005. Au lieu d’être remercié, voilà la reconnaissance : aucun de ses partisans n’a eu une seule médaille en fer-blanc « Pour le retour de la Crimée », alors qu’au printemps 2014, tout semblait indiquer qu’eux seuls avaient mis en place les premiers points de contrôle sur Perekop[13]

Leur échec était évident. La figure de Tcherkachine ressemble au fameux « zombie » politique Mechkov[14], ancien président de Crimée, à qui, malgré les attentes, la Crimée russe n’avait pas attribué la place qu’il attendait. Comme celui-ci, l’ataman était reconnu comme un vétéran du mouvement séparatiste au moment où le jeune « gobelin » courait avec une batte de hockey à travers les portes cochères et n’avait pas la moindre imagination de ce que « l’idée russe » représentait.Comme Mechkov, le « cosaque principal de Crimée » n’avaitpas imaginé à l’époque le potentiel politique d’Aksionov et avait traité par le mépris son mouvement « L’Unité russe »,les considérant comme des « russes professionnels » et des « escrocs ».

Il n’est donc pas surprenant que « l’autorité » rancunière de Crimée s’éloigne de tels anciens combattants, non seulement de l’ataman mais également des nombreux « héros de résistance de Crimée » qui, pendant un quart de siècle, ont permis par tous les moyens l’arrivée de la Russie sur la péninsule. La Russie a distribué les postes et les décorations aux parvenus et aux imposteurs. Aksionov n’avait plus besoin des partisans de Tcherkachine.

« L’unter-généralissime » a déjà entrepris la réalisation du projet de peuplement de 86 villages de Crimée abandonnés ou en cours de disparition, avec des familles de cosaques. Évidemment, ces villages ne seront pas attribués aux cosaques de Crimée (considérées comme des feignasses indisciplinés et avec l’habitude acquise à l’époque ukrainienne de critiquer le pouvoir à la moindre occasion), mais aux véritables russes de qualité qui ne se souviennent ni de « Goblin » avec un pantalon court et une batte, ni du savoir-faire de ses cosaques pour enfoncer les barrages de la police ukrainienne.[15]

Cette mode de « rafraichissement du sangde la Crimée » grâce à de nouveaux migrants n’est pas une invention occasionnelle du « feld-maréchal » des cosaques, elle est prévue dans les listes secrètes du Kremlin. En effet, Zhirinovsky (qui est connu pour son habitude de divulguer ce que Kremlin a sur le cœur) a proposé d’installer en Crimée entre 2 et 3 millions de Russes des régions du Grand Nord trop « déprimées ».  Le génie de ce projet ne saurait être surestimé :le mécontentement capricieux des habitants de Crimée, trop gâtés par l’Ukraine, se dissoudra dans l’ensemble de la biomasse subordonnée au strict ordre, de sorte que les « khrouchtchevkas »[16]à Simferopol seront perçus comme un luxe semblable à une villa à Santa Barbara. Les migrants russes deviennent de plus en plus nombreux et sontde plus en plus présents sur la péninsule, entrainant une attitude quelque peu hostile chez les « compatriotes ». Et dire qu’ils se sont soi-disant battus et qu’eux arrivent quand tout est fini. 

En parlant de Santa Barbara… Etant inspiré par le fait que le boxeur américain Roy Jones a récemment obtenu la nationalité russe, Aksionov a eu le plaisir de proposer aux représentants du show business international, du sport et aux autres célébrités de s’installer définitivement en Crimée. « Goblin » leur accorde une aide publique pour rafler les terres et l’immobilier sur le territoire dépendant de l’Etat : « Nous seront très honorés si au fil du temps la Crimée devenait un nouveau Beverly Hills ». Si le « premier ministre » caresse un rêve américain, il faut alors noter, qu’il s’est déjà bien réalisé. Bien qu’elle soit loin d’une nouvelle Beverly Hills ou d’une nouvelle Santa Barbara, grâce aux efforts des gangsters russes, la Crimée ressemble désormais beaucoup aux ruelles de Harlem à l’époque de la Grande Dépression.   

Septembre 2015 


[1]Palais impérial où se tint la conférence de Yalta en 1945. Pour 60èmeanniversaire de Yalta, la Russie « offrit » une statue monumentale de Roosevelt, Churchill et Staline (plus grand que les deux autres, son effigie était haute de près de 4 m) à la commune de Livadia. Ce cadeau fut refusé, à la suite d’une campagne où les Tatars de Crimée et les anciens dissidents russes et ukrainiens jouèrent un rôle important. 10 ans et une occupation après, e monument fut installé devant le palais de Livadia, au printemps 2015.

[2]La papakha est un chapeau en laine traditionnel des cosaques et des peuples du Caucase.

[3]Manteau traditionnel caucasien pour homme qui a également été adopté par certains cosaques. Aujourd’hui la tcherkeska est un habit d’apparat.

[4]Transportés dans des sacs ou des rangées de petites poches sur la poitrine, les gazyrs permettaient de porter une charge de fusil composée d’une cartouche de papier, d’une mesure de poudre et d’une balle. Typique de la tenue nationale des peuples du Caucase.

[5]Veste d’origine caucasienne portée traditionnellement par les Cosaques.

[6]Petit fouet cosaque, qui ne les quittaient jamais, servant aussi bien d’arme que de cravache pour diriger les chevaux. 

[7]Bâton de commandement de l’ataman (plus hauts dignitaires de l’armée des Cosaques), en Ukraine et en Russie.

[8]Ancienne bannière militaire utilisée par les troupes militaires des Cosaques.

[9]Sergei Aksionov est premier ministre de Crimée depuis le 9 octobre 2014. Il était auparavant le Président du Conseil des ministres de la République autonome de Crimée du 27 février au 17 mars 2014. La première déclaration du nouveau Premier ministre est l’annonce de l’organisation d’un référendum sur la souveraineté étatique de la Criméeet un appel à l’aide à la Russie pour que le maintien de l’ordre soit assuré par l’armée russe. Il aurait été « chef de brigade » dans le gang mafieux Salem dans les années 90, où il reçut le surnom de « Goblin ».

[10]Grade d’origine allemande correspondant aux officiers supérieurs dans les forces armées russes.

[11]Vladimir Tcherkachine est un ataman suprême de la « Société des cosaques du district de Crimée ». Une des personnalités qui avaient mené les combats contre les forces ukrainiennes avant et au moment de l’annexion. 

[12]L’organe représentatif des tatars de Crimée.

[13]L’isthme de Perekop, large de cinq à sept kilomètres, relie la péninsule de Crimée au continent. Au mois de février 2014, ce lieu est devenu le point de contrôle organisé par les combattants des Berkhout (forces spéciales du ministère ukrainien de l’Intérieur, une police anti-émeute. Le ministre de l’Intérieur ukrainien a dissous les Berkhout à cause de leurs actions sanglantes lors des événements de Maidan). Ils avaient pour l’objectif d’empêcher les « ennemis » d’entrer sur la péninsule.

[14]Yuriy Mechkov est un homme politique et avocat de Crimée. C’est l’unique Président de la République de Crimée (1994-1995), et Chef de Conseil des ministres de Crimée (1994). Il est connu pour ses idées anti ukrainiennes. Le 12 mars 2014, Mechkov revient à Simferopol. Ensuite il essaya sans succès de se prendre la tête de la République autoproclamée après le référendum. 

[15]Allusion à la participation des cosaques de Crimée aux opérations militaires russes lors de l’annexion de la Crimée. Les cosaques de Crimée savaient comment d’attaquer et d’enfoncer les barrages de la police ukrainienne lors de la prise des bâtiments et sites stratégiques.

[16]Immeubles typiques soviétiques généralement de 5 étages composés de petits appartements au confort précaire, du nom de Nikita Khrouchtchev, chef du Parti de 1953 à 1964, qui lança ce plan de construction à la chaîne pour réduire la pénurie de logements, lancinante depuis 1917 et plus encore après 1945.

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