Après le 1er tour

Le 31 mars, les Ukrainiens ont voté au premier tour de l’élection présidentielle. Le taux de participation était de 63%, légèrement supérieur à celui de l’élection de 2014 (60,3%). Volodymyr Zelensky, est arrivé en tête avec plus de 30% des voix. Le président sortant, Petro Porochenko, accède au second tour avec un peu moins de 16% des voix. 

Après le premier tour, le sujet le plus brûlant a été la question du débat entre les deux candidats avant le second tour. Le débat serait évidemment une chance pour le président en exercice de remporter une partie du vote, puisque Porochenko est connu pour sa capacité à parler en public. Mais les débats, avant tout, sont nécessaires pour la société. Selon une enquête sociologique, 73,5% des citoyens souhaitent un débat télévisé entre les deux candidats à la présidence. D’autant plus que le favori du premier tour reste totalement inconnu de la population en tant que prétendant à la présidence du pays.

Le favori, persona incognita

Les sociologues de la Fondation Initiatives démocratiques ont montré que les électeurs de Zelensky sont moins informés du programme de leur candidat que ceux de Porochenko.

Par exemple, seuls 20% des électeurs de Zelensky, contre 40% des électeurs de Porochenko, connaissent le programme de leur candidat sur la paix dans la région du Donbass ; 18% des électeurs de Zelensky et 51% des électeurs de Porochenko déclarent connaître le programme de leur candidat concernant les relations avec la Russie ; 10% des électeurs de Zelensky et 48% des électeurs de Porochenko connaissent le programme de leur candidat sur la réforme des Forces armées. Seuls 22% des électeurs de Zelensky contre 61% des électeurs de Porochenko connaissent le programme de leur candidat sur l’adhésion à l’Union européenne. Ils sont respectivement 16% et 62% concernant le programme de leur candidat sur l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. D’autre part, les électeurs ne sont pratiquement pas informés des intentions de leur candidat nominations des responsables aux postes clés du gouvernement : 18% des électeurs de Zelensky comme de Porochenko. Enfin, sur la réforme de la justice et de la police, un sujet crucial pour les Ukrainiens, seuls 14% électeurs de Zelensky déclarent connaître les propositions de leur candidat, contre 48% pour Porochenko. 

La popularité de Zelensky, malgré l’ignorance de son programme, montre que les Ukrainiens ont envie de voter pour l’image du candidat et non pour ses projets et ses réelles capacités. Ils votent selon leurs émotions et le talentueux showman le sait.

Alors, débat ou pas débat ?

 
Le favori de la course, Volodymyr Zelensky, a toujours évité les interviews tout au long de la campagne, car il n’a aucune expérience du débat public, ni des questions dérangeantes. Il s’efforce d’obtenir un maximum de passages dans les médias, tout en évitant le débat. Il ne discute qu’avec des journalistes connus et peu enclins à poser des questions précises. Au lieu de cela, il communique avec le public par le biais de clips vidéo, dans lesquels il ne répond pas aux questions que se posent les gens et impose au contraire son agenda.

C’est pourquoi, en réponse aux attentes du public en matière de débat et aux pressions du président sortant, Volodymyr Zelensky a enregistré le 3 avril une vidéo pour convoquer Porochenko au débat, non pas dans un studio de télévision, mais au stade Olympique de Kyiv (70 000 places). Il a imposé au président un certain nombre d’exigences, en particulier celle d’un examen médical et toxicologique. Petro Porochenko a relevé le défi 9h heures plus tard, en acceptant le lieu du rendez-vous : « Bon, va pour le stade ». Après avoir accepté cette initiative, le président en exercice a invité Zelensky à passer des tests au centre médical du stade le 5 avril, soit le lendemain.  Les deux candidats ont passé leur test : Porochenko à l’antenne médicale du stade olympique, et Zelensky dans un laboratoire privé, Eurolab, dont le propriétaire est un homme d’affaires russe.

Zelensky a également enregistré une vidéo le 4 avril pour demander à Ioulia Tymochenko d’être la modératrice du débat. Les représentants de l’équipe de Tymochenko ont dit qu’ils réfléchiraient à la proposition tandis que Porochenko a estimé que cette proposition était irrespectueuse pour elle. Cette stratégie de demandes sans cesse renouvelées montre que Zelensky cherche à s’abstenir le plus longtemps possible de donner sa réponse finale sur sa participation au débat.

Entre-temps, malgré l’accord de la Société de radiodiffusion publique de tenir le débat dans le stade, sous réserve d’un financement approprié de l’État, la Commission électorale centrale a déclaré qu’un débat dans un stade est une « forme de campagne électorale » qui doit donc être financé sur les fonds des candidats.

Dans tous les cas, un débat dans le cadre de la campagne officielle aura lieu le 19 avril sur la télévision. Si l’un des candidats refuse, l’autre pourra utiliser ce temps d’antenne pour s’exprimer. Par conséquent, il est possible que les Ukrainiens assistent à deux débats : l’un, officieux, au stade, l’autre, conformément à la loi, sur la télévision publique.

Les valets jouent le roi : qui est dans l’équipe de Zelensky ?

 
Pour le moment, l’équipe Zelensky n’a pas encore publié de liste des personnes qu’elle verrait aux plus hautes fonctions en cas d’élection de leur candidat. Ce dernier a déclaré qu’il le ferait après le second tour. Pendant ce temps, l’attention du public est attirée par son équipe ; en effet, c’est en fonction du personnel de l’équipe et du financement de sa campagne que le public cherche à tirer des conclusions sur les objectifs de sa future politique.

Le principal orateur de son équipe est le conseiller en politique Dmytro Razumkov. Il est le fils d’Oleksander Razumkov, le fondateur d’un des principaux Centre d’études économiques et politiques du pays (avec la Fondation Initiatives démocratiques), qui, après sa mort prématurée, a été rebaptisé « Centre Razumkov ». Dmytro Razumkov a été membre du Parti des régions (le parti de l’ancien président Yanoukovych, qui s’est enfui en Russie en 2014), de 2006 à 2009. Aux élections de 2010 et 2014, il était conseiller de Serhiy Tyhypko allié de Yanoukovych, qui avait tenté sans succès d’être candidat du Parti des régions en 2014. Dans une interview accordée la chaîne ZIK, il affirme travailler gratuitement pour Zelensky.

Des journalistes, affiliés à Bihus.info, ont publié des informations selon lesquelles les personnes qui ont financé la campagne présidentielle de Volodymyr Zelensky sont des proches de l’homme d’affaires Pavlo Fuksa et d’Andriy Portnov ancien chef de l’administration présidentielle sous Ianoukovytch et directeur d’une chaîne de télévision propriété de l’homme d’affaire Volodymyr Murayev, dont le fils est un des leaders de l’opposition pro-russe au Parlement.

La stratégie de communication virtuelle du candidat

La stratégie de communication de de Zelensky s’est révélée efficace pour le premier tour des élections. L’image de Goloborodko, le héros de la série Au service du peuple, où il joue le rôle d’un président indépendant qui combat la classe politique corrompue, l’a beaucoup servi, d’autant qu’il n’a pas hésité à créer un parti du même nom. Cette série donne de lui le portrait d’un « homme simple » étranger au système, et sa campagne numérique dynamique sur l’internet et les réseaux sociaux est beaucoup plus efficace que la campagne traditionnelle des autres candidats à la télévision et dans des meetings. La « technologie en miroir » du discours de Zelensky a constitué un facteur important du vote en sa faveur : éviter de répondre aux questions, dialoguer avec les électeurs, ne pas exprimer de messages clairs, ne pas donner d’entretiens à la presse écrite. Tout cela a permis aux électeurs qui rejetaient le « vieil homme » en politique d’imaginer les convictions du candidat Zelensky conformément à leurs attentes et de le considérer comme leur propre candidat.

Cela suffira-t-il pour que Zelensky gagne au deuxième tour ?

La première semaine après le premier tour a montré que la communication de l’état-major de Zelensky pouvait être gagnante, car elle obligeait son adversaire à accepter ses règles. Mais en même temps, cela peut conduire à la défaite : « la logique du terroriste » qui pose à chaque fois de nouvelles exigences à son interlocuteur et lui fixe un délai pour les exécuter, ne peut pas durer éternellement. Le partage de vidéos sur l’internet lasse rapidement le public. Tôt ou tard, il sera nécessaire de donner des réponses plus claires et de rencontrer Porochenko dans un dialogue réel plutôt que virtuel. Là, Zelensky risque d’être beaucoup moins convaincant et de perdre ses chances de l’emporter.

D’APRÈS L’ANALYSE DE UCMC

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